- Brain Damage -

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 Zelys Chantétoile

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Zelys
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MessageSujet: Zelys Chantétoile   Mer 20 Jan - 8:12

( Avant la Chute... )

La brume se dissipe, et les vents, de plus en plus forts, charrient de lourds flocons blancs. Mes épaulières sont semées de neige. Je suis perchée sur le support de l’oriflamme du cimetière de Glace-Sang. Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs, engoncée dans mon armure, j’impose ma présence. Je prends possession du terrain, par le simple fait d’être là. Mes compagnons d’armes le sentent.
La Vallée d’Alterac résonne de tambours de guerre et de cris ce soir. Drek’Thar harangue ses troupes, quelque part au Sud. Galvangar a déjà, bien entendu, envoyé ses éclaireurs, qui ont, évidemment, dû croiser le chemin des nôtres. Qui reviendra de cette confrontation, voilà qui est moins évident.
Les Loups de Givre seront bientôt à nos portes si nous ne prenons pas les points stratégiques. Il faudra qu’ils nous trouvent, aux défilés, aux goulets d’étranglement. Là où, un contre un, nous les abattrons.

J’ôte mon casque et le coince entre mon bras et mon flanc. Mes cheveux se libèrent de leur étau, blancs comme les premières neiges d’hiver, et mènent leur propre danse autour de mon visage. Ma peau rougit dans le froid, vulnérable. Fragile. Jadis, quand j’étais autre, j’aurais eu peur. Mais plus maintenant. Non. Plus maintenant.

Je suis née il y a un peu plus de 9500 ans, dans une forêt silencieuse au pied du Mont Hyjal. L’un des premiers enfants elfiques à naître après le cataclysme causé par Azshara et ses préférés. Ceux qui se faisaient appeler parmi nous les “Hauts Enfants”, ou les “Bien Nés” - alors qu’il sont si mal morts, quel ironie.
Je me suis toujours demandé ce qui avait pu pousser mes parents à concevoir, si tôt après la chute de tout ce qu’ils connaissaient et aimaient, au milieu des ruines et de la dévastation. Etait-ce mûs par l’espoir et la confiance, par l’idée qu’ils avaient vraiment retrouvé, sur les flancs de la montagne sacrée, un havre où tout pourrait recommencer ? Ou était-ce au contraire pour conjurer l’angoisse, et rendre tangible un lendemain, une génération future, un avenir que l’on n’osait plus espérer ? Peut-être plus simplement, que leur jeunesse et les insouciance les ont rendus aveugles au chaos de ce monde.
Cela, entre toutes choses, restera pour moi une question sans réponse. L’état d’esprit de notre peuple quelques mois, quelques années après le naufrage d’Azshara, se reflète assez dans le sourire pincé de Tyrande lorsqu’elle pose les yeux sur les nouveaux-nés, ou sur les jeunes amoureux.. sur nos bâtiments et nos sanctuaires, depuis le promontoire qui surplombe Darnassus. Ses yeux en disent long, alors, sur les sacrifices et les terreurs de ce temps, et dissuaderait quiconque voudrait en savoir davantage. Nombre de nos anciens refusent purement et simplement d’évoquer cette époque. C’est peut-être mieux, pour les plus innocents d’entre nous.

J’ai grandi lentement mais sûrement, comme poussent les jeunes arbres, bercée par les mélopées druidiques et les litanies de la nature ; ceux qui m’ont connue à l’époque se souviennent de moi comme d’une jeune Elfe grande et leste, souple comme un roseau, aimant volontiers danser ; une Elfe à la peau violette, comme tout ceux de notre race, aux cheveux d’un bleu intense et soyeux, aux yeux faiblement luminescents. J’avais souvent un rire au coin des lèvres, et il était facile de m’entraîner dans toutes sortes d’expéditions au coeur des forêts.
Un temps, je caressai l’idée de devenir prêtresse d’Elune. La Déesse m’attirait ; sa force tranquille et magnifique, sa sagesse, le fait qu’elle sache bénir ou maudire lorsqu’il le fallait, m’àvoquaient une calme neutralité, avec un secret objectif d’équilibre et de beauté qui se reflétait dans la nature. Mais quelques semaines de noviciat, si elles me permirent de nouer des amitiés avec certaines dignitaires du culte que la vie - et même la mort - n’ont pu briser, me convainquirent assez que je ne pouvais vivre dans un temple, me plier à un ordonnancement régulier de rituels et de dévotions. J’avais le don, pourtant, cela au moins était une évidence ; Elune se montrait envers moi très favorable, pour d’obscures raisons puisque je ne faisais rien de spécial pour obtenir cette faveur. Des prêtresses eurent des rêves mineurs à mon sujet ; il y eut quelques signes bénins autour de moi. Plusieurs s’accordèrent à dire qu’un grand destin m’attendait, que je ferais de grandes choses un jour. La Déesse était avec moi, mais cela ne me faisait, pour ma part, ni chaud ni froid. Cela allait simplement de soi, et je n’en tirais nulle fierté. Mais… loin de mes chères forêts, je ne pouvais que dépérir.

J’embrassai donc la voie du chasseur. Un arc à la main, un carquois pendu dans mon dos, une dague à la ceinture, je pris part à la régulation des espèces, et je contemplai quotidiennement le jeu de la vie et de la mort. Le cycle des prédateurs et des proies, des arbres qui tombent, pourrissent et e changent en humus pour nourrir les autres arbres. Ce jeu passionnant, qui peut sembler cruel de prime abord, mais qui, en l’observant d’un regard neutre, correspond juste à un équilibre profond entre toutes choses.

Les forêts ont progressivement poussé, et recouvert Orneval de tapis de mousse, de l’ombre clémente de frondaisons mauves, vertes et bleues. La feuillargent et la pacifique prospéraient dans les clairières, les halliers, les bosquets. Les Druides étaient satisfaits de leur travail et approfondissaient de jour en jour leurs liens avec la nature. Et un beau matin, nous vîmes descendre des cieux de grandes créatures de bronze, d’or, d’écarlate et de jade. De grands reptiles ailés d’une envergure impressionnante, au regard sage et doux… mais pas seulement cela. Ils venaient pour Tyrande, Malfurion, et le cercle des Druides.
” Les Dragons “, murmurait-on de place en place. ” Les Dragons sont revenus “.

Je ne pris aucunement part aux longs conciliabules qui se tinrent entre eux et nos sages durant les jours qui suivirent. Là n’était pas ma place, et peu m’importait, en réalité, malgré l’effervescence de ceux qui m’entouraient. Mais j’étais là, en revanche, quand fut semée dans les eaux du lac, mêlées des fluides du puits d’éternité, la graine de Nordrassil. Il y eut le bruit de l’eau remuée, un léger clapotis, le son d’un caillou qui va se perdre dans les profondeurs. Et puis… un sentiment de stase, quelque chose d’indéfinissable, comme si le temps se repliait sur lui-même, prenait son élan pour un saut qui ne viendrait jamais. Pour nous autres, les Elfes, le temps s’était suspendu. L’arbre poussa à une vitesse ahurissante, et les dragons demeurèrent quelque temps à ses côtés pour l’orner d’enchantements et de sortilèges avec tout le soin nécessaire.

Notre peuple se répandit en actes de dévotion, en fêtes, en réjouissances. La paix et la prospérité étaient enfin revenues, ainsi que l’immortalité. Pour moi, qui ne l’avais pas connue, ce fut quelque chose d’étrange et de merveilleux ; la perspective de pouvoir indéfiniment parcourir Orneval et les territoires elfiques, sans me préoccuper le moins du monde de ce qui pouvait se passer ailleurs. Ailleurs, n’existait tout simplement pas pour la plupart d’entre nous.

Il est possible de mourir. Oui, il est possible que je meure, à présent. Que je perde la demi-vie qu’il me reste, du moins. C’est ce qu’Il m’a dit, de sa voix d’airan, sonnant comme une cloche grave ; sa voix de métal en fusion. Il est possible de mourir.
Le soir tombe, la lumière décline à vue d’oeil. Le soleil descend derrière les montagnes. Le vent redouble d’intensité. J’attends.
Sous l’oriflamme, ma louve blanche sonde les étendues neigeuses de son regard perspicace. A distance respectueuse, se tiennent mes compagnons d’armes. Des gens de tous les horizons. Il y a là des humains, des Gnomes, des Nains. Des Kaldorei sont également venus. Certains ce soir y laisseront leurs vies.
La nuit arrive. Je sens que l’attaque est pour bientôt. A la faveur de la nuit, ils nous surprendront ; c’est du moins ce que je ferais, si j’étais à leur place. J’ai donc posté mes hommes ici, sachant que ce lieu, une fois pris et tenu d’une main ferme, empêcherait les Orcs d’avancer davantage.
Mes yeux luisent un peu trop fort dans l’obscurité, depuis quelques instants. Je les ferme. Les ténèbres réclament mon esprit, et la route devant nous.


Les Druides se terrèrent, les uns après les autres. Même Malfurion dut promettre de dormir et de Rêver, au grand désespoir de Tyrande. Le temps passa. Sur les honnêtes gens comme sur les malhonnêtes, sans toucher les uns ni les autres. Ma quiétude ne fut que peu troublée, en ces temps bénis ; je vivais de plus en plus dans les bois et de moins en moins dans les cités elfiques, et l’état de la lame de ma dague m’intéressait bien plus que les affaires de mon peuple.

Je retournais de temps à autre voir mes parents qui venaient de mettre au monde, pour des raisons qui ne concernaient qu’eux, une seconde fille. Je m’arrêtais, je souriais un instant devant le berceau où reposait l’enfant, parce qu’il le fallait bien ; je faisais quelques courbettes ça et là en ville, lorsqu’une connaissance qui ne m’avait pas vue depuis longtemps me surprenait à battre le pavé, humant les effluves de la ville, tentant d’en discerner les nuances… et m’interpellait pour me saluer. Je faisais un petit tour au temple d’Elune, saluais les prêtresses, et acceptais pour un temps leur hospitalité ; et immanquablement, je revenais à la vie sauvage. Je quittais les lits accueillants et les repas réguliers pour dormir entre deux grosses racines, sous la pluie et le ventre creux, avec pour seul confort le pelage d’un animal familier.
J’étais heureuse, alors. Solitaire, sans contraintes d’aucune sorte. Survivre dans les conditions les plus
difficiles àtait une seconde nature pour moi.

Un matin, je mis le pied sur le pavé de la cité où vivait ma famille, et j’entendis des cris et des imprécations venant du Temple. Ma mère, au milieu d’une foule assemblée pour observer l’esclandre entre les Bien-Nés et les Druides, tenait ma petite soeur tout près d’elle comme pour la protéger.
“Quelque chose leur manque”, me souffla-t’elle, alors que je glissai jusqu’à elle au travers de la foule, comme un serpent ondoyant à la surface des eaux. “Cela les rends fous… tout autant qu’ils sont…”
Je demeurai à ses côtés, observant gravement et sans mot dire mon peuple s’entredéchirer. Nos sages menacer nos cousins de mort. Les Hauts-Enfants réclamer à corps et à cris leur magie interdite, les traits crispés par la souffrance, échevelés et débraillés. Tyrande siégeait au milieu du chaos… comme un roc. Dans l’assemblée, elle croisa mon regard, brièvement. L’espace d’un instant, je suis qu’elle prendrait la bonne décision, et que le conseil la suivrait. A mes côtés, ma petite soeur Shynnagh observait également, le regard farouche. J’aurais pu jurer que ce que je voyais danser dans ses yeux, avec le reflet de nos cousins hautains et désespérés, était le début d’une haine féroce.

Deux jours plus tard, les Bien-Nés furent poussés dans des embarcations, et les embarcations mises à la mer. Pleins d’espoirs et de ressentiment, ils partaient s’établir ailleurs. Certains de mes cousins proches étaient à bord. Plus jamais je ne devais les revoir.
Assister à ce sinistre spectacle me poussa à vivre encore davantage en autarcie. Je ne comprenais plus mes pairs, et la nature était bien plus simple, plus logique dans ses déchirures.

Le temps passa, encore. Je fuyais si constamment la compagnie des autres, et mes compétences en camouflage étaient si avancées, que Cénarius lui-même n’aurait pas pu me découvrir si je ne l’avais pas souhaité. Un matin, je me rendis justement compte qu’il avait lancé plusieurs de ses filles sur mes traces.
Je laissai s’écouler une bonne semaine. Elles ne me trouvaient pas, et j’avais même fait en sorte de pister celles qui me pistaient. Ce jeu m’amusait… et m’inquiétait un peu, en même temps, car un tel acharnement devait forcément être lié à quelque chose d’important. Je finis donc par me montrer, et elles me conduisirent à Cénarius…

J’aurais pu reculer. Mon destin aurait été tout autre, alors. J’aurais pu dire “non”. Il y a toujours un moment, dans l’existence de tout un chacun, où l’on se trouve “entre deux”. Le pied prêt à se poser sur le sol, à franchir une limite, un seuil. Je crois qu’il nous est donné, alors, quelques précieuses secondes de flottement, des secondes où nous avons le choix… Personne n’est innocent dans ces instants-là. Personne. Et les choix que l’on fait, il faut ensuite les assumer.
J’ai dit “Oui” à Cénarius lorsqu’il a requis mes services. J’ai dit “Oui” lorsqu’il m’a menée à cette piste étrange et maléfique, au coeur des bois… Encore “Oui” lorsqu’il m’a demandé de suivre, là où ses dryades n’osaient pas se rendre, là où lui même voulait rester discret, pour savoir, pour comprendre ce qui se tramait.
Je suis partie. Et j’ai suivi.

J’ai suivi jusqu’à une masure au creux d’un bosquet, où pourrissaient les restes d’un couple d’Elfes autour d’un berceau vide…
J’ai suivi jusqu’à une cache, dans une petite grotte, jonchée d’ossements et de sang séché, des reliefs d’un foyer récemment éteint… Une cache contenant un ratelier d’armes, manifestement fait pour une grande épée, et désormais vide…
J’ai suivi, la nuit suivante… Jusqu’à ces ruines en Orneval. Jusqu’aux ténèbres denses et aux lueurs pourpres qui les baignaient… J’ai marché, j’ai couru, j’ai observé, comme Cénarius le souhaitait, gravant dans ma mémoire les moindres détails des actes impies qui se déroulaient, là… Puis, il fut là, devant moi… Le Kaldorei corrompu.

Il fait noir, à présent. Tout devient facile et prévisible, comme dans la chasse. Je me laisse souplement tomber de mon perchoir, et me redresse. J’abaisse mon casque sur ma tête, à deux mains, lentement. Le rituel de la guerre. Mes compagnons se rapprochent discrètement de moi. Ils font toujours cela après quelques batailles… pensant que je ne les vois pas. Ils savent que mes réflexes fulgurants et mes lames aiguisées pourront les sauver en combat rapproché. Que mes flèches iront se ficher dans la prunelle de l’oeil de leur assaillant s’ils font en sorte de rester dans mon champ de vision. Bien plus d’un de ceux qui combattaient sous mes ordres quand j’étais seigneur de guerre de l’Alliance savaient qu’ils me devaient la vie. Ils commençaient par me craindre, par observer ma blancheur anormale, ils chuchotaient entre eux en évitant mon regard. Et puis, bataille après bataille, ils en venaient à me respecter. Mais ils étaient toujours distants, et chuchotaient toujours en évitant mon regard.
Je ne suis plus la même qu’avant. J’ai disparu… Je me suis perdue… Je déteste me battre. Mais je ne fais pas ce que je veux, après tout. Ni ce qui est bien. Je ne fais que ce qui est nécessaire.
Qu’ils soient Nains, ou Gnomes, ou Humains, ou Kaldorei comme moi, je les contemple, et je les trouve tous beaux dans la guerre. Dans l’attente exaltante du premier choc, du premier sang.
Mes doigts tapotent en rythme la maille de mes jambières. Je laisse une régularité s’installer, féroce et vive ; le rythme emporte mon esprit, les tambours de guerre résonnent… Et je m’abandonne à l’esprit de la Chasse…


Je me souviens de cette nuit-là dans les moindres petits détails. C’est d’une précision chirurgicale dans mon esprit. Gravé au fer rouge. Passé au feu de la souffrance.
La froideur de la nuit sans Lune. Le ciel piqueté d’étoiles glacées. Les pleurs de l’enfant. Mes propres hurlements de souffrance, auxquels répondaient, dans le lointain, les loups d’Orneval… pleurant avec moi, peut-être, tout ce que j’étais en train de perdre…
De ces instants, je ne parlerai pas davantage. Il m’arrive encore, des millénaires plus tard, d’en faire des cauchemars. J’en porte encore trop de stigmates… Une résille cruelle et serrée sur ma peau, cicatrices et scarifications, marques d’appartenance et sceaux de contention. Une âme torturée. Une demi-vie au service d’un autre.
Je croyais que la souffrance passerait, avec le temps. Je me trompais.

C’est à ce moment-là que je suis devenue si blanche. Mes cheveux, ma peau. La luminosité accrue de mes yeux. Tout cela, je l’ai gagné au contact du Cerf, lorsqu’il m’a sauvée. Cela, et bien d’autres choses.

On me montre volontiers du doigt, aujourd’hui. Je suis trop blanche, trop différente. Cela ne plaît pas à tout le monde. Certains me traitent de monstre… D’autres, qui ne savent pas de quoi ils parlent, se comportent avec moi comme si j’étais une Réprouvée ou une suivante du Fléau. Grand bien leur fasse… Qu’ils continuent de m’appeler “le Fantôme blanc”, s’ils le souhaitent.
Je m’en fiche, à vrai dire. Je suis si loin, si loin de toutes ces préoccupations…
Je ne fais ni le bien ni le mal. Je fais ce qui doit être fait.
Je ne suis du côté de personne, car personne n’est du mien.
Je suis la Veneuse blanche, tout simplement. Mes intérêts et mes objectifs ne sont pas ceux que vous croyez. Je ne me mêle pas des querelles de cités, de politique, d’intrigues de cours. Tout cela ne m’intéresse pas. Quoi qu’il puisse m’arriver, je m’en moque. Le pire est derrière moi.
Je marche dans les villes et dans les forêts, d’un pas lent et sûr, du pas des navires. Mais l’esprit ailleurs, bien souvent…


Dernière édition par Zelys le Mer 20 Jan - 8:19, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Zelys Chantétoile   Mer 20 Jan - 8:13

( La fin de Zelys )

Froid et silence.
Un répit pour l'Elfe qui, étendue sur la roche, ferma les yeux et savoura cette impression, presque nouvelle, de ne rien entendre. L'absence de son, pour remplir son esprit de vide. Un bon compromis. Une miséricorde inattendue.

Ils ont fermé la tombe hermétiquement, se dit-elle encore. L'air me manquera bientôt. Vite, tourner ses pensées vers autre chose. Sur l'écran des paupières closes, imprimer les forêts d'Orneval baignées de lueur de lune. Voilà. Comme ça. Faire vivre dans sa mémoire le sourire de celui qui fut son époux. La danse lente du couple qu'ils formèrent, à Karazhan, loins des intrigues de la Cité. Une nuit près du portail du Rêve d'Emeraude, en Azshara. Le miroitement du portail. Jack à ses côtés.

Jack...
Le portail... Ne pas trop regarder vers le p...

Zelys tressaillit, son corps se raidit et s'arc-bouta. Elle ne cria pas, mais subit le flot des voix, des présences, soudain revenues lui tenir compagnie.

Je ne suis pas mort, disait l'un. Et tu me dois encore ta vie, et ton allégeance. Sans moi, tu ne serais plus que de la poussière d'ossements dans les ruines d'un temple, et tu...
Viens, ma fille, caressait l'autre, d'une voix de miel. Ma progéniture vit en toi. Réponds à l'appel. Fais ton devoir. Reviens à nous... Reviens, et vois qu'en nous seuls réside ta sauvegarde... Nous pouvons t'apporter...
La Mort. Le troisième était moins caressant. Ton issue. Ta voie royale. Ce que je te donnerai, c'est la transcendance, le réconfort, la protection. Je t'apprendrai à dompter les pouvoirs qui dorment en toi, si seulement tu me laissais...

Ces trois-là parlaient de concert, sans se faire contrepoint. Mais l'oreille de Zelys savait bien discerner quelle subtile harmonie les guidait toutes. L'avidité. Cachée sous un flot de douceur, ou à peine dissimulée. Toutes les gammes de la cupidité, qui coulaient à flot, ininterrompues. Les menaces, les conditions, les négociations.
Zelys serra ses mains sur ses oreilles, mais en vain. Comme toujours. Le geste était devenu automatique, bien qu'elle en sache toute l'inutilité.

Mourir seule, comme elle avait vécu la majeure partie du temps. La vie dans la cité, avec Jack, avec un mortel, ce n'était pas vraiment elle, ne l'avait vraiment jamais été. Un rôle. Un masque.
Et pourtant... Comme elle avait passionnément aimé jouer ce rôle. Ressentir, vibrer. Mourir semblait si inconcevable, quand elle y repensait.

Où se cacher pour que les voix ne l'atteignent plus ? Jack n'avait pas compris, comment aurait-il pu... Toute résistance était purement et simplement impossible... Ils ont fermé la tombe hermétiquement. L'air me manquera bientôt...

Les larmes roulaient aux coins de ses yeux lorsqu'elle les rouvrit. La fierté n'avait plus cours, ici. Seule la peur. Seule la rancoeur. La haine, lovée dans la plus parfaite solitude. L'Elfe replia son corps martyrisé, en position foetale. Pourquoi ? Les druides savaient-il seulement ce qu'ils faisaient en la traînant ici ? Etaient-ils si sûrs que cela était juste ? Et pourquoi ne pas l'avoir achevée, alors ? Pourquoi laisser la nature finir, sans avoir pris la précaution de la terminer de leurs propres mains, sans avoir brûlé son corps et répandu ses cendres au vent, comme ils l'auraient pu ?

Les minutes s'égrenaient, et l'air s'amenuisait. L'Elfe traîna son corps perclus de douleurs vers l'éboulis de roches qui clôturait l'entrée. Ses mains tâtonnèrent dans l'obscurité, à la recherche du moindre petit souffle d'air venu de l'extérieur. Rien. Le monde du dehors, était une chose qui n'existait plus.
Ils ont fermé. Il n'y a plus rien, hormis les remords, les imprécations, les accusations fausses ou justifiées. L'ombre du Kaldorei fou est-elle dans la tombe, me regarde-t-elle en perçant les ténèbres, pour assister une deuxième fois à ma fin ?

Ils t'ont brisée, susurre la voix du troisième, de plus en plus forte. Voilà tout ce qu'offre la vie. Souffrance, Chaos, Culpabilité, Remords. Moi, je t'offre autre chose... Un nouveau nom. Une nouvelle existence. De nouvelles ambitions. Viens à moi. Abandonne-toi aux promesses du Nord. Et tu ne serviras plus qu'un seul Maître, une seule volonté.

Zelys commença, avec une horreur qu'elle endigua avec peine, à suffoquer.
Garder la maîtrise. Garder le contrôle, pour finir dignement. Mais pour qui, au juste... pour quoi ?

Et tu seras immortelle.
Et tu seras invincible...
A condition que tu me laisses approcher, et étudier le grand pouvoir qui réside en toi... Ce n'est pas beaucoup demander... Je te donnerai tout... Tu seras à mes côtés... Laisse-moi juste regarder... Laisse-moi juste effleurer...

Quelque chose, encore, refusait de céder dans son esprit. C'était la dernière heure. Le dernier combat. Comme cette fois-là, où elle avait fait face à l'Ombre du cauchemar, en Azshara, il y avait bien longtemps, elle rassembla toute l'énergie qui lui restait pour esquiver. Frapper en retour. Esquiver. Frapper en retour. La moindre erreur serait fatale, et elle le savait.
Mais après tout... pourquoi lutter, en fin de compte... Pour le Maître, dans son sommeil de mort ? Pour tenter, envers et contre tout, de le ramener, encore ?

Au service du Cerf ? Tu l'as mieux cerné, mieux compris et mieux servi que tous ceux qui t'ont jetée dans ce trou pour que tu t'y éteignes misérablement, par peur de tes pouvoirs. Et qu'a-t'il fait pour toi, hormis te ramener une fois à la vie, et réclamer ensuite tout ton potentiel pour lui seul ? Toutes ces années que tu lui as données... sont perdues, et rien de plus.
Et c'était vrai.

Au service de l'aile de bronze ? Zelys... Ils ne sont rien pour toi. Les dragons te manipulent, et tu n'es même pas dupe. Le sang des leurs qui coule dans tes veines n'y était pas à ta naissance. Lorsque tu es née, il y avait bien autre chose. Souviens-toi. Le sang des Chantétoile... Moi, je m'en souviens.
La faux d'Elune. Zelys frissonna. Chacun de ces mots étaient vrais. En désespoir de cause, elle tenta d'invoquer l'image de celui qui fut son époux, sa joie, sa raison de vivre. De l'enfant cachée dans les grottes du temps, pour sa propre protection.

Lui, ricana la voix, il t'a oubliée. Et elle, les dragons ont fait main basse dessus. Tu sais très bien pourquoi.
Et cela aussi... c'était la vérité. Là où les autres la berçaient de doux mensonges, lui, faisait tomber comme un couperet la pure vérité, dans toute sa rigueur.

N'y pense plus, toi non plus. Tu sais bien que tu as toujours été des nôtres. Il y a 7000 ans que tu le sais. Cède. Et tu auras l'éternité pour te féliciter d'avoir pris cette excellente décision.

La peur la saisit vraiment, alors. Ou peut-être était-ce le froid de la tombe. Car elle tremblait, à présent. Ou alors... ? Etait-ce vraiment elle, ou tout la caverne qui tremblait ainsi ? L'univers basculait-il, ou était-ce son esprit ?
Non... c'était bien la caverne...

Si nous ne venons pas ce soir, alors nous viendrons demain...

... Etait-elle vraiment si faible qu'elle le croyait ?

Comme une étincelle, un feu follet dansant dans le lointain, la lueur d'un espoir dément pulsait comme un coeur affolé. Le souvenir de son ancienne tactique de chasse, lorsqu'elle était acculée et que des crocs approchaient de sa gorge, lui revint brutalement, avec le dernier filet d'air, la dernière inspiration.

L'ouverture. La faille, le point vulnérable montré sans en avoir l'air, pour que le fauve s'y engouffre. Perdre quelque chose de soi, peut-être, souffrir sans doute, mais survivre, et tuer dans la foulée.

Dans un ultime défi, elle avança d'elle même vers l'au-delà, se jeta en avant, et le cri de guerre farouche qu'elle lança, ne résonna que dans son esprit. Elle s'abandonna. Et l'autre tendait déjà la main pour l'accueillir, avide de goûter à ce pouvoir qu'elle n'avait jamais vraiment compris, le pouvoir de son sang, de sa lignée. Sa malédiction.

Devant ses yeux éteints les ténèbres s'étendaient, insondables et douces, déposant sur son corps un voile de velours noir, le suaire d'une Elfe à demi-morte depuis déjà 7000 ans. Le point final, doux comme le pelage d'une panthère d'Orneval, silencieux comme le pas d'un renard des neiges. Dans cet effacement si nouveau et si inattendu, étonnée de se trouver, finalement, sans aucune crainte, son esprit se dissipa lentement. Comme le doux contact d'une caresse, dans le petit souffle d'un soupir de tristesse.


Ah... comme elle l'avait aimé.
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Zelys
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MessageSujet: Re: Zelys Chantétoile   Mer 20 Jan - 8:16

( La Seconde Renaissance )

« Now I lay me down to sleep,

I pray the Lord my soul to keep;

And if I die before I wake,

I pray the Lord my soul to take. »


Le premier cri de Linceul fut fort, puissant, et rempli de rage ; son premier acte, instinctif et immédiat, un geste d’attaque. Des pensées confuses lacéraient son esprit.

Charger…. Ouvrir une voie… La feinte…

On lui confia plus tard, avec une once de fierté, que toute l’assistance, hormis le Roi, avait reculé d’un pas lors de sa renaissance. Elle s’était redressée, aspirant l’air avec la détermination d’une femme qui vient d’échapper à la noyade, et elle avait toisé, haletante, chacun des visages livides qui l’entouraient, d’abord avec haine, puis sans paraître comprendre. La fatigue et la douleur l’avait ensuite terrassée, rabattue en arrière sur les dalles glacées. Un sol inconnu. Des murs et des plafonds inconnus, des piliers aux macabres sculptures. Des colifichets pendaient ça et là, répandant l’odeur nauséabonde de choses qui avaient dû faire partie d’être vivants un mois ou deux auparavant. La première inspiration de Linceul la prit à la gorge et lui laissa, sur la langue, un goût métallique, sang et cendres mêlés. Elle referma les yeux, peut-être s’endormit-elle quelques instants, bercée par les bruits étouffés de la nécropole.

Je suis chez moi.Il n’y a rien à craindre. Rien.

Tout… est… bien.


Lorsqu’elle les rouvrit, Il était penché sur elle, des mèches de ses longs cheveux couleur de lune l’effleuraient presque. Ce qu’on pouvait voir de son visage souriait dans l’ombre d’un casque aux pointes cruelles. Il y avait beaucoup d’auto-satisfaction dans ce sourire. Si Linceul avait pu jeter un coup d’oeil sur la vaste salle où elle se trouvait, elle aurait constaté qu’il avait congédié les autres. Encore eût-il fallu qu’elle puisse s’extraire de l’emprise de ce regard.

Il dit simplement « Enfin », et sa main gantée de cuir se tendit, un geste d’autorité et non d’amitié.

Une main tendue, un souvenir… Mise en garde… Loyauté…

Mon Roi… Mon Suzerain.


Sous la déferlante de cette voix qui n’était pas une, mais deux, elle roula sur le côté, et se mit péniblement à genoux, ployant devant la puissance et l’intensité de la volonté de son Seigneur. L’énergie de cette femme non-vivante, sans nom, habillée de nuit et couverte de ses longs cheveux blancs épars, se déployait autour d’elle comme les pétales ombreux d’une fleur de cimetière. Au coeur de la corolle, au confluent des fils de la trame du temps, elle attendait. Et Arthas, déjà, prélevait son dû, goutait cette formidable source de puissance, ne cachant pas son exultation.

Potentiellement inépuisable… murmura-t’il pour lui-même, en promenant un regard sans innocence ni clémence sur l’Elfe qui se tenait à sa merci. Ce qu’il vit dut le satisfaire. Il sourit davantage, attrapa une mèche de sa longue chevelure, qui la recouvrait presque comme un suaire, l’écarta pour mieux voir son visage livide, et prononça le nom qui devait être le sien à présent.

Linceul. Me jures-tu allégeance et loyauté.

Ce n’était pas une question, à l’évidence. Mais une condition. Il n’avait même pas laissé planer l’ombre d’une interrogation dans sa voix.

Oui, répondit-elle, la voix rauque. Oui, mon Seigneur.

Tu reviendras me voir quand tu seras prête. Va voir Razuvious. Entraîne-toi.

Elle leva les yeux, reconnaissante du grand honneur qu’il lui faisait. Il laissa retomber ses cheveux, tourna le dos, et quitta la pièce sans rien ajouter de plus.

Frapper l’ennemi trop sûr de lui une fois qu’il s’est engagé dans la faille.



Quel ennemi ?… Quelle faille ?…



Ma loyauté va à mon Roi.


Lorsqu’il eut franchi la porte, la laissant seule, avec les échos des épées entrechoquées, les incantations sifflantes des acolytes et les cris sortis d’on ne sait où qui résonnaient partout dans la citadelle, elle se releva, et fit quelques pas. Sa longue robe noire bruissait autour d’elle à chaque mouvement, un bruit de vagues, un océan pour noyer son esprit encore davantage dans la confusion. La seule chose stable, la seule chose solide… c’était l’allégeance. Le serment. Cela seul était réel. Cela seul était tangible.

Elle s’y agrippa fermement, et, quand son coeur se serra, elle chassa un vague sentiment de regret avec un haussement d’épaules, comme une chose inexplicable et sans aucune espèce d’importance. Elle noua ses cheveux sur sa nuque, à l’aide d’un lacet de cuir, revêtit les épaulières, la ceinture et les bottes laissées à son intention dans la pièce. Et lorsqu’elle sortit, elle était uniquement emplie du désir ardent de faire ses preuves et de servir son Roi.

“As I lay me down to sleep,

I pray my soul is mine to keep,

And never step outside this bed,

Into all the evil, all the evil…

Now back from the dead.”
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Zelys
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MessageSujet: Re: Zelys Chantétoile   Mer 20 Jan - 8:20

( The see calls us home )

Azshara, première pleine Lune de l'Hiver.


La nuit était froide et elles n'avaient pas allumé de feu. Mais chacune à sa manière, les trois Elfes assises dans un creux de roche et de ruines, non loin de la mer, n'en avaient pas besoin.
Le coeur de Zelys ne battait plus, et rien n'aurait pu réchauffer la froideur de sa peau couturée de cicatrices. Elle était aussi glaciale que le métal de son épée. Celle-ci, plantée en terre entre deux rochers, émettait une lueur sourde, d'un violet d'ecchymose. Les yeux de la femme scrutaient le ciel d'un noir d'encre, piqueté d'étoiles scintillantes. Elle ne se sentait pas libre cette nuit, mais peu s'en fallait.
Celle qui se faisait appeler Alcheringa – bien que ce ne soit pas, à l'évidence, son véritable nom – avait l'habitude de vivre sans confort, et profitait de la fourrure d'un gros worg mussé contre elle. La tête de l'animal reposait sur ses genoux, et il regardait Zelys, les yeux mi-clos, comme s'il se défiait d'elle. Les mains d'Alcheringa, qui le caressaient sereinement, détectaient du même coup la tension de ses muscles et se tenaient prêtes à le maîtriser s'il faisait mine de bondir.
Celle qui avait reçu le nom de Nozlindalë était à la fois ici et maintenant, mais aussi ailleurs, quelque part dans un rêve qui n'était pas d'émeraude, entre autres en un temps et un lieu où un bon feu crépitait dans une cheminée. Là, un jeune humain de l'ordre des paladins la distrayait par ses douces conversations, et ne semblait pas comprendre qu'elle était bien trop âgée et trop étrangère à sa condition pour lui convenir, même comme compagne d'un seul soir. Le sourire de l'Elfe, mi-amusée, mi-attendrie par sa jeunesse et le langage fleuri qu'il mettait sur des choses pourtant simples, traversait les époques et flottait doucement sur ses lèvres lorsqu'elle murmura :

- Nous y sommes, d'ici un peu plus de dix minutes, des Nagas vont passer tout près de nous.

Alcheringa hocha brièvement la tête.

- Ils remontent avec la marée. Je pense qu'ils sont trois, deux mâles et une femelle. ( Elle tendit l'oreille, à l'écoute des clapotis de l'eau, puis haussa les épaules. ) Du menu fretin. Ce sera rapide.

Zelys tapota simplement la garde de son épée.

- Quel dommage d'avoir survécu à l'effondrement du Puits d'Eternité pour venir mourir sur ma lame.

- C'est la Dame, surtout, qu'il faudra abattre, dit Nozlindalë. Elle porte sur elle ce que vous êtes venues chercher.

Tout avait été dit, et les trois femmes se regardèrent un instant, complices dans le silence. Celle qui était ancienne et forte, bâtie pour durer et pour endurer. Celle qui était sans âge et de tous les âges à la fois, faite pour veiller sur les deux autres et déjouer le destin pour elles autant qu'elle le pouvait, parce que telle était sa nature. Et celle qui était encore jeune et farouche, mais qui à force de discipline et d'acharnement, avait dompté la Bête en elle.
Zelys et Nozlindalë avaient des visages identiques, cette dernière paraissait tout au plus dotée d'une carnation vivante, et peut être plus jeune. Mais tout comme ses dons de métamorphe, c'était un artifice draconique, qui ne faisait pas plus d'elle une véritable Elfe qu'une véritable druidesse. Elle avait été faite ainsi.
Alcheringa, quoique visiblement la plus jeune des trois, ressemblait assez à ses aînées pour qu'un lien familial saute immédiatement au yeux. Elle faisait partie de la famille Chantétoile, comme Zelys. Et ce qui les rassemblait ici cette nuit-là était suffisamment important pour lui faire quitter sa retraite, ce qui n'arrivait plus si souvent maintenant. Ce n'était ni plus ni moins que la possibilité, offerte comme un fol espoir, de transcender la malédiction familiale.

Le son soyeux des écailles glissant sur le sable les tira de leur immobilité. Lentement, avec la même grâce féline, Zelys et Alcheringa apprêtèrent leurs armes et se coulèrent le long des rochers. D'un geste impérieux, la chasseresse désigna Nozlindalë, qui demeurait assise, et le worg alla s'asseoir près d'elle. Le regard qu'il posa sur sa maîtresse visait sans doute à le faire passer pour un martyre, mais Nozlindalë l'attira contre elle avec une force insoupçonnée et entreprit de le gratter derrière les oreilles, ce qui le gagna à sa cause d'une manière radicale.
Les vagues roulaient sur la plage, des cailloux s'entrechoquaient dans l'eau à chaque flux et reflux. Le sable bruissait doucement à l'approche des Nagas. Un peu partout dans cette immensité liquide, de manière visible ou non, des créatures vivaient et mouraient. Cette nuit était suffisamment majestueuse pour que Zelys envie la Dame Naga. Elle lui accorderait une mort rapide, sous le ciel... Pour elle, les loups n'hurleraient pas, les morts ne chanteraient pas leurs litanies obsédantes. Elle ne souffrirait qu'un instant, puis connaîtrait ce repos sans fin, interdit à d'autres.

Le moment était venu.

***


Zelys errait dans les ruines des Bien-Nés érodées par la mer. Les premières lueurs de l'aube, rosées comme du sang dilué dans l'eau, se répandaient paresseusement à l'horizon. Elle s'assit sur un perron léché par les vagues et laissa son regard se perdre dans l'immensité du paysage.

Des objets qui ouvraient davantage de questions qu'ils n'apportaient de réponses. Voilà tout ce qu'elle avait trouvé en venant ici. Ceci, et la certitude absolue que les gravures qu'ils portaient étaient l'oeuvre conjuguée de son père, et de l'Autre, celui qui avait dessiné sur elle ce réseau de cicatrices avant de la tuer, une nuit à Orneval dans un sanctuaire de Bien-nés. Les implications de cette découverte étaient vertigineuses.
Il faudrait donc qu'elle reprenne la mer, se dit-elle. Il n'y avait pas d'autre choix, pour se rapprocher de la vérité, et des anciennes terres de sa famille, fussent-elles englouties depuis des millénaires. Il y avait là-dessous des lieux, des êtres qui savaient, et de quoi étancher sa soif de réponses.

Elle avait été marin jadis, dans les premiers temps de sa non-mort. Lorsque la pâleur de sa peau et l'étrangeté de son regard en faisaient une paria à Sombrivage. Elle avait fermé sa petite maison à Auberdine, pris la main de sa fille adoptive pour la mettre dans celle de Tyrande et des prêtresses d'Elune, et s'en était allée sur la mer. Elle se rappelait des vêtements raidis par le sel sur sa peau, des embruns, des odeurs des algues et de l'iode mêlées. De la fatigue écrasante le soir et des muscles endoloris d'avoir enroulé des cordes, arrimé des cargaisons. Quand elle était revenue, elle avait perdu le pied terrestre, et elle était différente.

S'il fallait cela, elle voulait être libre. C'en était fini des allégeances, des servitudes sous le joug des dragons, tous fous autant qu'ils étaient. C'en était fini de la Lame d'Ebène. Elle irait s'enrôler sur un navire de pirates, là où ni Arthas, ni Mograine, ni personne d'autre n'irait la chercher.

Elle se rappela avec un sourire le mépris dans la voix d'Alcheringa lorsqu'elle s'était penchée sur les artéfacts que détenait la Dame Naga.

- Non ! Il n'y a pas de Bien-Nés dans notre famille.

Les mots, dans sa bouche, avaient sonné comme des insultes barbares.

Pas de Bien-Nés dans la famille, hein ? Elle irait elle-même tirer tout cela au clair. Elle tira son épée, en plongea la pointe dans l'eau et entreprit, sans précipitation, sans colère ni inquiétude, de se construire un chemin de glace pour regagner la plage.

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Zelys Chantétoile

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